lundi 19 septembre 2016

Enfants maltraités : organiser la lutte en réseau


Mardi 13 septembre, 20h50, un documentaire intitulé "Enfants maltraités : un silence à briser" est diffusé sur France 5, l'occasion de découvrir quelques figures importantes de professionnels qui luttent activement contre toutes les formes de maltraitances commises à l'encontre des enfants, de l'humiliation aux viols. 

« Le problème de la maltraitance, c’est qu’on n'a pas envie que ça se passe. C’est plus confortable de faire comme si ça n’existait pas ».

Justice, médecine, police se mêlent donc, se confrontent et se heurtent afin de rappeler et de faire exister les droits des enfants : le droit à l'intégrité corporelle et le droit d'être reconnu victime de maltraitance. 

Au début du documentaire, pour les policiers, l'enjeu est de savoir qui "a eu ce geste incontrôlé", celui de secouer un bébé. C'est ainsi que démarre le reportage. 

Pourquoi un adulte a eu ce geste envers un enfant ? L'objectif est pour ces policiers de pouvoir donner une explication à l'enfant qui a été victime. La police a pour mission d'enquêter, de rapporter des preuves, de démontrer que les maltraitances sont réelles et qu'elles ont été causées par un auteur identifié : un parent, un membre de la famille, une connaissance. Si les policiers s'affèrent avec les parents maltraitants, de l'autre, les médecins et soignants accompagnent au mieux les enfants victimes. 

C'est ainsi que nous découvrons Caroline Rey-Salmon, la chef de service des Unités médico-judiciaires de l'Hôtel Dieu. C'est elle qui reçoit les petites victimes afin de les examiner, de constater leurs blessures. 

Selon elle, les médecins qui accompagnent les enfants maltraités ont une mission spécifique lorsqu'ils exercent aux unités médico-judiciaires."C’est à nous d’ouvrir les portes pour qu’ils puissent parler. C’est à nous de se former pour permettre aux enfants de nous dire des choses. Et parfois de nous dire avec des débuts de mots, des débuts de phrases, des suggestions. C’est à nous d’entendre ça."

Sa posture est non seulement celle d'un médecin mais aussi celle d'une écoutante. La parole des enfants ne peut se libérer que doucement, dans un cadre sécurisé. Et, bien souvent d'ailleurs, elle ne se libère que si l'on pose vraiment des questions aux enfants. Une jeune fille, victime de viols, nous raconte comment elle a révélé les agressions subies à sa psychothérapeute : "j'ai pas expliqué, sous questions, j'ai répondu". 

Cette phrase tirée du documentaire comme d'autres que nous avons relevées et que nous rapportons dans cet article est particulièrement importante. En effet, ainsi que l'explique Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol, lorsqu'un enfant est victime de violences sexuelles, il est soumis à une stratégie de mise sous terreur par l'agresseur. On le fait promettre de garder le silence en le menaçant, en lui faisant peur. Cette stratégie enserre ainsi la parole de l'enfant victime et il ne peut seul réussir à parler. Par conséquent pour Emmanuelle Piet, il faut comprendre que si l'enfant victime a promis de ne rien dire, il n'a pas promis de ne pas répondre aux questions qu'on pourrait lui poser. 

Oser demander à un enfant si il a été victime de violences sexuelles est donc non seulement un acte de prévention mais surtout la seule solution pour le faire sortir de l'enfer de la peur dans lequel l'agresseur l'a plongé. 

Patricia Vasseur, infirmière-puéricultrice, collègue de Caroline Rey-Salmon aux UMJ, témoigne également de sa pratique. Elle nous explique les dispositions qui sont prises pour procéder à l'examen médical gynécologique des enfants. Cet examen est une des étapes clés de la procédure judiciaire dans la mesure où il va permettre de corroborer les dires de l'enfant. Pourtant, encore trop souvent, des idées sont véhiculées sur l'impact négatif que pourrait provoquer cet examen sur l'enfant. Et, conséquence directe de cette idée reçue, certains parents se cachent derrière ce prétexte pour ne pas protéger leur enfant et ne pas porter plainte. 

Pourtant, Patricia Vasseur nous explique : "on va dire : "ha mon Dieu, ça va rappeler les faits, ça va être comme une autre agression et tout. Et pas du tout, parce que nous on est souvent les premières personnes qui ont accès au corps, à l’intimité et au corps de l’enfant après l’agression. Et on est là pour redire : ton corps, c’est le tien, il t'appartient, il est à toi. Nous on est des soignants, et on fait tout avec la collaboration de l’enfant [on est là aussi pour] répondre aux questions de l’enfant sur sa santé et son corps.Ce qui est important, c’est de pouvoir mettre un enfant en position de victime, [et lui dire] tu es victime de maltraitance."

Parmi les différents plans du documentaire, on voit souvent une petite grenouille. C'est elle, cet animal qui vit accroupie et dont les cuisses sont toujours écartées qui a permis à Caroline Rey-Salmon de développer une technique d'examen médical gynécologique non traumatisant pour les enfants victimes de violences sexuelles. 

Pourtant, malgré l'acharnement de certains professionnels de la police ou de la médecine, il est des situations où les enfants ne parlent pas, ou alors, des situations où ils ont parlé et n’ont pas été écoutés. Et, ces situations vont durer des années et personne ne va les aider à se reconstruire.

C'est face à cette situation, que les journalistes ont choisi de nous présenter le commandant Guy Bertrand lequel est particulièrement engagé afin d'inciter quiconque qui a eu connaissance de faits de maltraitance à faire des signalements. Car le signalement est encore tabou dans de nombreuses institutions, notamment scolaires qui ne savent pas faire face. « On ne sait jamais quelle attitude on doit avoir » rapporte un des membres d'une communauté éducative. L'intérêt supérieur de l'enfant est souvent mis en balance avec des considérations morales : vais-je briser le lien enfant/famille si je signale, quelle réputation aura l'établissement après ? 

Pourtant comme le rapporte le commandant Guy Bertrand : "le procureur dit « vous avez des doutes, vous dénoncez ». Vous vous trompez, on dira mince. Vous, sur des mineurs [s'adressant à la communauté éducative], si vous êtes témoin, si vous entendez et que vous ne dénoncez pas, c’est vous les fautifs ! Ne pensez pas aux poursuites, à la famille, vous, c’est l’enfant qui vous préoccupe. Le parquet, la justice pour l’instant ne pourrait pas, et d'ailleurs n'a jamais poursuivi les gens qui ont fait des signalements et qui se sont trompés. Sinon, déjà qu’il n’y a pas beaucoup de signalements et si en plus on est poursuivit quand on se trompe, on en aura plus et plus personne ne s’occupera des enfants. Et, on les retrouvera morts et on les récupérera à la sortie et on dira : si on avait su, on aurait signalé."

Alors comment dépasser ces blocages ? Comment faire en sorte que le signalement soit systématisé dans les établissements scolaires ? Pour le commandant Bertrand, deux actions sont nécessaires : d'un côté rassurer et de l'autre créer des liens. C'est parce qu'un travail en réseau et solidaire est réalisé en matière de lutte contre la maltraitance que non seulement des conduites violentes peuvent être évitées mais bien plus qu'elles finissent par cesser.  

Car, de l'autre côté, pour la victime, le chemin vers la reconstruction est complexe. Pour la victime, la psychothérapie est une étape incontournable sur ce chemin. 

C'est dans ce contexte que nous est présenté une autre figure du réseau : Mélanie Dupont, la psychologue des UMJ. 

Lorsque Mélanie Dupont reçoit des enfants victimes, elle leur demande toujours : "est-ce que vous savez ce que c’est un psychologue ?" Ce jour là, elle reçoit trois frères et l'un d'eux lui répond : "c’est comme pouvoir avoir des mots". "Exactement", confirme-t-elle. "Quand tu dis des mots, c’est que peut être des fois on vit des choses à l’intérieur, ou qu’on dit pas (dit l’enfant), oui, qu’on a du mal à dire, on ne sait pas les dires parce qu’on a pas les mots, qu’il faut." De part sa pratique Mélanie Dupont nous explique : "ce qui anime je crois principalement, c’est pouvoir les accompagner pour grandir, et grandir au mieux.". Les enfants développent de nombreux mécanismes pour faire avec et le travail du psychologue, c'est de les accompagner dans l'utilisation de leurs mécanismes. Mais la tache n'est pas aisée ; c’est d’autant plus complexe chez celui qui écoute l'enfant qu'il lui faut supporter l’insupportable.

Face à cet insupportable, seule l'application de la loi peut permettre de remettre les choses à l'endroit. Le juge est ainsi là pour protéger les enfants des adultes. Il est en interaction permanente sur la société. Le vice procureur Sylvain Barbier Sainte Marie, autre figure que nous découvrons, nous explique que "la lutte contre la maltraitance, ça part de la prévention et de la connaissance" et qu'il est nécessaire d'avancer ensemble en réseau. 

Pourquoi peut-on se demander ? Pourquoi est-il nécessaire d'avancer ensemble en réseau ? 
Car la maltraitance est invisible ; soit parce qu'elle ne laisse pas de trace, soit parce que nous n'ouvrons pas les yeux sur elle. Trop souvent, on entend "c'est pas grave" or, si, c'est très grave. Il ne faut pas oublier que nos petits d'aujourd'hui ce seront nos grands de demain et que si ils se construisent de la bonne manière et bien, ils seront de bons parents et de bons adultes et c'est extrêmement important. Cette action partenariale et de réseau apparaît, comme en témoigne ce reportage, comme le seul remède efficace à une société qui ne parvient pas à protéger ses enfants. Ce qu'il faut faire c'est de la prévention des violences sexuelles à long terme. 

Si cette conclusion que nous avons rédigée à partir des différents témoignages recueillis dans ce reportage est pour le moins éclairante et donne espoir pour rendre plus efficace le système de protection de l'enfance, de l'autre il y a la tristesse d'un constat. En effet, dans un ouvrage récemment publié, Hélène Romano dénonce les régressions du système français de protection de l'enfance : la protection de l'enfant n'est pas une priorité, la société véhicule une idée fausse qui vise à dire que les maltraitances se réparent rapidement, beaucoup trop d'enfants sont en souffrance dans les structures d'accueil sensées les protéger et le système français de protection ne parvient pas à penser le temps pour appréhender les maltraitances.  

Aussi à la suite du documentaire et pour prolonger le débat, l'émission Le monde en face a reçu sur son plateau deux invitées afin d'apporter des éclairages supplémentaires sur la situation des enfants maltraités : Hélène Romano psychologue spécialisée dans la prise en charge des psychotraumatismes des enfants maltraités et Gwendoline Alves Garcia, victime de maltraitance. 

Hélène Romano appuyée par le témoignage de Gwendoline Alvès Garcia répondra à trois questions que nous avons choisi de retranscrire : 

Qu’est ce qui fait qu’on devient un parent maltraitant ? Pour Hélène Romano, "être père ou mère, c’est l’état civil. Devenir papa ou maman, c’est psychologique, c’est de l’ordre de quelque chose de la rencontre entre un enfant et un parent. Et, cette rencontre là, elle se fait des fois facilement et des fois elle s’apprivoise difficilement. C’est très lié à l’histoire du parent, c’est très lié à la place de cet enfant dans l’histoire de ce parent là, à ce moment là. Certaines fois, c’est compliqué." Elle ajoute qu'en plus du huit clos des familles, "l'environnement a une grande place pour apaiser ou renforcer la maltraitance" et renforcer le sentiment d'abandon de l'enfant. 


La loi du silence d’où vient-elle ?
  1. "d'abord, elle vient de la difficulté de notre société à se représenter qu’un enfant peut être massacré, maltraité par son parent. La société a comme un a priori protecteur envers le parent.
  2. ensuite, l’enfant est solidaire de son parent maltraitant. Il n'arrive pas à se penser autrement. Il espère désespérément que son parent va l’aimer et il ne va pas dénoncer son parent. C’est un leurre, c’est illusoire de s’imaginer que l’enfant maltraité dénonce.
  3. enfin, les professionnels ont du mal à voir et parfois s’alertent ou sont faussement rassurés. Il existe un grand manque de formation et de sensibilisation du grand public sur la situation des enfants maltraités; qui en plus très souvent se sont hyperadaptés aux maltraitances qu'ils subissent. Cela a pour effet que leurs souffrances deviennent presque invisibles."
Comment se reconstruire en n'étant pas que cette maltraitance ? En redevant sujet, en redevant sujet de son histoire. La maltraitance, c’est un déni d’être. On a été traité comme un objet. Quand on devient sujet de son histoire, apprendre à prendre soin de soi, à se dire qu’on vaut la peine, qu’on a de la valeur pour soi, à restaurer ou à créer une estime de soi même, [alors on comprend que ] c’était un épisode de soi-même, [mais] maintenant, il y a la vie, il y a la vie devant, faut être être dans sa vie, c’est très important de s’autoriser à ça."

Ainsi, comprendre les maltraitances, le fonctionnement de notre système de protection, ses défaillances, sont autant de solutions pour prévenir les violences sexuelles. Pour sauver les enfants maltraités, organisons notre lutte en réseau. 


Aller plus loin : 
- la grenouille ou la technique d'examen médical gynécologique non traumatisant pour les enfants victimes de violences sexuelles
- le témoignage de Gwendoline Alvès Garcia : A coeur ouvert, née d'un viol
- le syndrome du bébé secoué expliqué par Caroline Rey-Salmon

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